L’IA générative nous a permis d’aller plus loin : produire des synthèses lisibles, reformuler certains contenus, améliorer la qualité rédactionnelle des bulletins. Très vite, nous avons aussi vu le potentiel pour l’identification de sources, ou la simulation de points de vue à travers des « personas », capables d’incarner la pensée d’un profil type, voire d’un philosophe disparu !
Concernant les utilisateurs, nous avons mesuré le nombre moyen de visites par article de veille et par mois et constaté que plus il y avait de travail humain, plus cet impact était élevé. Ainsi, des articles envoyés automatiquement par un robot étaient à 0,5 visite par mois en moyenne quand des articles ayant fait l’objet d’une curation humaine étaient à 2, des articles ayant fait l’objet d’une analyse ou d’un résumé humain à 5 et des articles originaux (comptes-rendus de réunions ou retours d’expériences) bien au-delà ! Pour le moment néanmoins, nous manquons de données pour comparer de manière significative, les statistiques de consultation des résumés rédigés par des humains avec celles des résumés générés par l’IA.
J’ajoute aussi que, pour des raisons de sécurité informationnelle évidentes, mais aussi de respect de la propriété intellectuelle, l’analyse de texte avec l’IA est assez limitée au sein de notre réseau de veilleurs.
CR : Vous parlez de philosophie en évoquant l’intelligence artificielle générative, pouvez-vous développer ?
MA : L’IA me semble particulièrement intéressante lorsqu’on confronte les points de vue opposés de 2 personas afin de mieux les approfondir, mais aussi chercher dialectiquement à dépasser la contradiction. On peut aussi l’utiliser pour « muscler » son esprit en le confrontant à une sorte de « Socrate virtuel » tout comme on peut muscler son corps en le confrontant à des poids !
CR : Comment l’utilisation de l’intelligence artificielle générative s’est-elle mise en place au sein de ce réseau de veilleurs ?
MA : J’ai utilisé l’animation du réseau comme levier pour faire découvrir l’IAG de manière concrète. Nous avons organisé des ateliers, notamment oraux, avec des intelligences artificielles génératives, et expérimenté des outils comme NotebookLM ou ChatGPT. L’idée était de s’initier ensemble, par la pratique, à une technologie encore neuve à l’époque.
Tout le monde partait peu ou prou du même niveau au moment de GPT-3. Cela favorisait un apprentissage horizontal. À mon sens, c’est par la pratique que l’on développe les meilleures compétences en prompting.
Le prompting, c’est une forme de management : il s’agit d’expliquer à une IA ce qu’on attend, de se mettre à sa place pour anticiper ses réponses. Quand elle répond mal, ce n’est pas qu’elle est « nulle », c’est souvent qu’on l’a mal dirigée. Mes collègues (le réseau comprend environ 330 veilleurs) ont plutôt adhéré à l’IA. Mais ils ont parfois mis la formation ou l’achat comme un préalable à l’expérimentation concrète. J’ai tendance à considérer qu’il vaut mieux théoriser sa pratique plutôt que mettre en pratique des théories.
CR : Selon vous, l’usage de l’intelligence artificielle générative a-t-il un impact sur les relations avec les utilisateurs ?
MA : Pour le moment, je n’ai pas observé de bouleversements majeurs. Mais il y a des situations précises où l’IA s’est révélée précieuse. Je pense notamment à un collègue qui s’apprêtait à répondre sèchement à un message agressif d’un utilisateur. Je lui ai proposé d’utiliser ChatGPT pour reformuler avec plus d’empathie. Le résultat fut bien plus apaisé et efficace.
C’est un paradoxe ! Je pense que l’IA est souvent la plus utile là où on ne l’attend pas, c’est-à-dire pour amplifier nos capacités humaines, émotionnelles, relationnelles.
Je constate souvent que l’IA est particulièrement pertinente pour le raisonnement humain. Elle fait preuve de beaucoup d’intelligence émotionnelle. Peut-être qu’au fond, le fonctionnement de notre intelligence biologique n’est pas si différent que ça de l’intelligence artificielle. D’ailleurs, pour simuler des dialogues, confronter des points de vue, préparer des débats - voire même clarifier ses propres émotions - elle est d’une aide remarquable. J’ai parfois simulé des tables rondes à l’avance avec des points de vue contraires aux miens pour m’y préparer intellectuellement.
Pour les recherches documentaires, je reste plus réservé. Je pense en effet que beaucoup de documentalistes ont confondu les chatbots avec leurs bases de données ! Ils les ont utilisés pour y faire leurs recherches documentaires. Ils ont malheureusement récolté parfois de jolies hallucinations. Avec ces chatbots, il ne s’agit pas simplement d’obtenir une synthèse des documents correspondant à une requête.
CR : Est-ce que l’usage de l’intelligence artificielle générative a changé l’organisation de vos activités ?
MA : Pour l’instant, cela n’a pas profondément modifié l’organisation. Il y a encore, à mon sens, un déficit de culture et de compétences à l’échelon managérial sur ces sujets. Mais je suis convaincu que le changement est inévitable.
L’IA est aujourd’hui un levier d’augmentation de productivité qui reste discret, voire un peu clandestin : beaucoup de collègues l’utilisent sans le dire, parfois avec culpabilité. Cela ouvre des questions profondes : allons-nous vers une transformation radicale du travail ? Vers un monde de l’après-travail ? Peut-être. Il faut, en tout cas, s’y préparer.
CR : Est-ce que vous avez rencontré des difficultés particulières avec cette technologie ?
MA : Pas vraiment. J’ai bien sûr observé des hallucinations, comme tout le monde. Mais je trouve qu’on surestime leur gravité. Parfois, ce sont même des signes d’une certaine forme d’imagination - ce qui est ironique, puisque l’IA est censée en être dépourvue. On en apprend autant sur nous-mêmes, en comparant notre manière de penser avec celle de ce « cerveau universel », que sur elle.
CR : Pour finir, quel conseil recommanderiez-vous aux professionnels de l’information dans leurs usages ?
MA : Commencez par la pratique, pas par la théorie. On n’apprend pas à marcher en lisant un manuel ! On apprend en tombant, en recommençant. C’est pareil avec l’IA. C’est en l’utilisant, en testant, qu’on progresse.
Ce qui est fascinant, c’est que l’IA a, elle, appris en lisant tout ce que nous avons produit. Le prochain saut viendra quand elle apprendra par elle-même - par l’expérience directe, notamment à travers des robots incarnés, capables de mutualiser leur vécu.
Enfin, j’aimerais dire ceci : on peut soit être remplacé par l’IA, soit être augmenté par elle. Cela dépend de notre usage. Si on lui délègue tout, on s’efface. Si on s’en sert pour se cultiver, pour réfléchir, pour élargir notre pensée, alors on grandit.
Il faut aussi, à mon avis, dissocier deux peurs : celle de perdre son revenu et celle de perdre son activité. Dans un monde automatisé, il est possible d’imaginer une forme de vie plus noble – au sens ancien du terme – libérée des tâches pénibles et recentrée sur la pensée, la création, la relation. Comme à la Renaissance ! C’est peut-être vers cela que nous allons.
Et enfin, si l’on considère - à la suite de Marx – que la valeur d’une marchandise dépend du travail humain qu’elle contient, alors l’automatisation massive pourrait bien remettre en question la loi de la valeur et provoquer une rupture anthropologique aussi importante que celle du Néolithique. Nous avons peut-être la chance de vivre ce basculement historique.
Pour en savoir plus sur les principaux cas d’usages avec l’IA gen :

