Bases & Netsources - Accueil

L’expertise humaine qui donne du sens à l'IA

De l’OCR à ChatGPT : la révolution de la veille documentaire - Entretien avec Mathieu Andro

Christel RONSIN
Bases no
440
publié en
2025.10
3506
De l’OCR à ChatGPT : la révolution de la veille ... Image 1

Quand les professionnels de l’information doivent réinventer leur métier à l’aune de l’intelligence artificielle

Nous avons convié Mathieu Andro à nous partager son parcours et ses perspectives sur l’intégration de l’intelligence artificielle générative dans les pratiques professionnelles, en particulier dans le domaine de la veille informationnelle.

Mathieu Andro est titulaire d’un doctorat en sciences de l’information et de la communication, obtenu à Paris 8 en 2016 avec une thèse portant sur le crowdsourcing. Il a assuré pendant cinq années l’animation du réseau de veille auprès des services du Premier ministre. Depuis septembre 2025, il exerce la fonction de chef du bureau de la politique documentaire au sein des ministères sociaux, regroupant le ministère du Travail, le ministère de la Santé et le ministère des Solidarités.

Auparavant, il a travaillé pour les bibliothèques du Muséum national d’Histoire naturelle, dirigé celle de l’École Nationale Vétérinaire de Toulouse, conduit les projets de numérisation de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, puis développé des services de text mining à l’Institut National de la Recherche Agronomique avant de devenir chef d’une division spécialisée dans la veille à la Cour des comptes.

Il est l’auteur de plus de 50 publications sur les bibliothèques numériques, le crowdsourcing, le text mining, la veille et l’open access.

CHRISTEL RONSIN : Mathieu, depuis quand utilisez-vous l’intelligence artificielle générative dans votre métier ?

MATHIEU ANDRO : Avant de parler de l’« IA générative », si l’on inclut des technologies comme l’OCR (Reconnaissance Optique de Caractères) ou la structuration de corpus à partir de langage naturel, alors j’en utilise depuis mes premières expériences de numérisation à la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Pour moi, la constitution de corpus numériques a constitué une première étape vers l’IA générative, en préparant le terrain à des traitements automatisés du langage.

La deuxième étape de mon parcours, c’est mon travail à l’INRA, dans le domaine du text mining. J’y structurais de vastes corpus textuels pour produire des cartographies sémantiques, ce qui revient à extraire des modèles de sens à partir du langage naturel. Aujourd’hui, avec les grands modèles de langage, on fait l’inverse : on part du modèle pour produire du texte. Il y a donc une continuité conceptuelle entre ces deux démarches.

Autrement dit, j’ai vu venir cette évolution. À l’époque, nous imaginions déjà la possibilité qu’un jour, des modèles de langage puissent simuler non seulement un style, mais aussi une pensée, voire une manière de philosopher ! C’est pour cela que je me suis lancé sans hésiter dès l’arrivée de ChatGPT : j’y ai vu une concrétisation de ce que j’avais entrevu depuis longtemps.

CR : Par la suite, au sein du réseau de veilleurs des services du Premier Ministre, comment avez-vous utilisé l’intelligence artificielle générative ?

MA : Dès que les outils ont été accessibles, nous les avons expérimentés dans le cadre du réseau. Le premier usage fut la production de résumés et de synthèses automatiques, à partir des corpus de veille. Cela prolongeait nos pratiques antérieures en text mining : extraction d’entités nommées, analyses d’occurrences et de co-occurrences.

L’IA générative nous a permis d’aller plus loin : produire des synthèses lisibles, reformuler certains contenus, améliorer la qualité rédactionnelle des bulletins. Très vite, nous avons aussi vu le potentiel pour l’identification de sources, ou la simulation de points de vue à travers des « personas », capables d’incarner la pensée d’un profil type, voire d’un philosophe disparu !

Concernant les utilisateurs, nous avons mesuré le nombre moyen de visites par article de veille et par mois et constaté que plus il y avait de travail humain, plus cet impact était élevé. Ainsi, des articles envoyés automatiquement par un robot étaient à 0,5 visite par mois en moyenne quand des articles ayant fait l’objet d’une curation humaine étaient à 2, des articles ayant fait l’objet d’une analyse ou d’un résumé humain à 5 et des articles originaux (comptes-rendus de réunions ou retours d’expériences) bien au-delà ! Pour le moment néanmoins, nous manquons de données pour comparer de manière significative, les statistiques de consultation des résumés rédigés par des humains avec celles des résumés générés par l’IA.

J’ajoute aussi que, pour des raisons de sécurité informationnelle évidentes, mais aussi de respect de la propriété intellectuelle, l’analyse de texte avec l’IA est assez limitée au sein de notre réseau de veilleurs.

CR : Vous parlez de philosophie en évoquant l’intelligence artificielle générative, pouvez-vous développer ?

MA : L’IA me semble particulièrement intéressante lorsqu’on confronte les points de vue opposés de 2 personas afin de mieux les approfondir, mais aussi chercher dialectiquement à dépasser la contradiction. On peut aussi l’utiliser pour « muscler » son esprit en le confrontant à une sorte de « Socrate virtuel » tout comme on peut muscler son corps en le confrontant à des poids !

CR : Comment l’utilisation de l’intelligence artificielle générative s’est-elle mise en place au sein de ce réseau de veilleurs ?

MA : J’ai utilisé l’animation du réseau comme levier pour faire découvrir l’IAG de manière concrète. Nous avons organisé des ateliers, notamment oraux, avec des intelligences artificielles génératives, et expérimenté des outils comme NotebookLM ou ChatGPT. L’idée était de s’initier ensemble, par la pratique, à une technologie encore neuve à l’époque.

Tout le monde partait peu ou prou du même niveau au moment de GPT-3. Cela favorisait un apprentissage horizontal. À mon sens, c’est par la pratique que l’on développe les meilleures compétences en prompting.

Le prompting, c’est une forme de management : il s’agit d’expliquer à une IA ce qu’on attend, de se mettre à sa place pour anticiper ses réponses. Quand elle répond mal, ce n’est pas qu’elle est « nulle », c’est souvent qu’on l’a mal dirigée. Mes collègues (le réseau comprend environ 330 veilleurs) ont plutôt adhéré à l’IA. Mais ils ont parfois mis la formation ou l’achat comme un préalable à l’expérimentation concrète. J’ai tendance à considérer qu’il vaut mieux théoriser sa pratique plutôt que mettre en pratique des théories.

CR : Selon vous, l’usage de l’intelligence artificielle générative a-t-il un impact sur les relations avec les utilisateurs ?

MA : Pour le moment, je n’ai pas observé de bouleversements majeurs. Mais il y a des situations précises où l’IA s’est révélée précieuse. Je pense notamment à un collègue qui s’apprêtait à répondre sèchement à un message agressif d’un utilisateur. Je lui ai proposé d’utiliser ChatGPT pour reformuler avec plus d’empathie. Le résultat fut bien plus apaisé et efficace.

C’est un paradoxe ! Je pense que l’IA est souvent la plus utile là où on ne l’attend pas, c’est-à-dire pour amplifier nos capacités humaines, émotionnelles, relationnelles.

Je constate souvent que l’IA est particu­lièrement pertinente pour le raisonnement humain. Elle fait preuve de beaucoup d’intelligence émotionnelle. Peut-être qu’au fond, le fonctionnement de notre intelligence biologique n’est pas si différent que ça de l’intelligence artificielle. D’ailleurs, pour simuler des dialogues, confronter des points de vue, préparer des débats - voire même clarifier ses propres émotions - elle est d’une aide remarquable. J’ai parfois simulé des tables rondes à l’avance avec des points de vue contraires aux miens pour m’y préparer intellectuellement.

Pour les recherches documentaires, je reste plus réservé. Je pense en effet que beaucoup de documentalistes ont confondu les chatbots avec leurs bases de données ! Ils les ont utilisés pour y faire leurs recherches documentaires. Ils ont malheureusement récolté parfois de jolies hallucinations. Avec ces chatbots, il ne s’agit pas simplement d’obtenir une synthèse des documents correspondant à une requête.

CR : Est-ce que l’usage de l’intelligence artificielle générative a changé l’organisation de vos activités ?

MA : Pour l’instant, cela n’a pas profondément modifié l’organisation. Il y a encore, à mon sens, un déficit de culture et de compétences à l’échelon managérial sur ces sujets. Mais je suis convaincu que le changement est inévitable.

L’IA est aujourd’hui un levier d’augmentation de productivité qui reste discret, voire un peu clandestin : beaucoup de collègues l’utilisent sans le dire, parfois avec culpabilité. Cela ouvre des questions profondes : allons-nous vers une transformation radicale du travail ? Vers un monde de l’après-travail ? Peut-être. Il faut, en tout cas, s’y préparer.

CR : Est-ce que vous avez rencontré des difficultés particulières avec cette technologie ?

MA : Pas vraiment. J’ai bien sûr observé des hallucinations, comme tout le monde. Mais je trouve qu’on surestime leur gravité. Parfois, ce sont même des signes d’une certaine forme d’imagination - ce qui est ironique, puisque l’IA est censée en être dépourvue. On en apprend autant sur nous-mêmes, en comparant notre manière de penser avec celle de ce « cerveau universel », que sur elle.

CR : Pour finir, quel conseil recommanderiez-vous aux professionnels de l’information dans leurs usages ?

MA : Commencez par la pratique, pas par la théorie. On n’apprend pas à marcher en lisant un manuel ! On apprend en tombant, en recommençant. C’est pareil avec l’IA. C’est en l’utilisant, en testant, qu’on progresse.

Ce qui est fascinant, c’est que l’IA a, elle, appris en lisant tout ce que nous avons produit. Le prochain saut viendra quand elle apprendra par elle-même - par l’expérience directe, notamment à travers des robots incarnés, capables de mutualiser leur vécu.

Enfin, j’aimerais dire ceci : on peut soit être remplacé par l’IA, soit être augmenté par elle. Cela dépend de notre usage. Si on lui délègue tout, on s’efface. Si on s’en sert pour se cultiver, pour réfléchir, pour élargir notre pensée, alors on grandit.

Il faut aussi, à mon avis, dissocier deux peurs : celle de perdre son revenu et celle de perdre son activité. Dans un monde automatisé, il est possible d’imaginer une forme de vie plus noble – au sens ancien du terme – libérée des tâches pénibles et recentrée sur la pensée, la création, la relation. Comme à la Renaissance ! C’est peut-être vers cela que nous allons.

Et enfin, si l’on considère - à la suite de Marx – que la valeur d’une marchandise dépend du travail humain qu’elle contient, alors l’automatisation massive pourrait bien remettre en question la loi de la valeur et provoquer une rupture anthropologique aussi importante que celle du Néolithique. Nous avons peut-être la chance de vivre ce basculement historique.

Pour en savoir plus sur les principaux cas d’usages avec l’IA gen :

https://bibliotheque-numerique.fr/index.php/2025/08/04/toutes-les-etapes-dun-dispositif-complet-de-veille-avec-tutoriels-videos/#8-_Utilisation_de_lintelligence_artificielle_generative

Les abonnés peuvent poster des commentaires ! N'hésitez pas à vous abonner à Bases et Netsources...