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Explorer d’autres voies de pérennisation des savoirs

Corinne DUPIN
Bases no
447
publié en
2026.05
76
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Corinne DUPIN, Directrice associée chez Ourouk

Cet article propose un pas de côté dans le sillage d’Olivier Hamant et de Laurent Bibard dans l’idée de revitaliser avec eux nos pratiques de professionnels de l’information.

Lors des premières rencontres de l’Observatoire de l’Apprenance de SOL France (1) les 27 et 28 novembre derniers, deux intervenants ont particulièrement attiré mon attention, essentiellement pour leurs propos contre-intuitifs : Olivier Hamant, biologiste à l'INRAE (2), auteur d’un « Antidote au culte de la performance » (3) et directeur de l’Institut Michel Serres (4) et Laurent Bibard, philosophe et enseignant à l’ESSEC, qui a dirigé la chaire Edgar Morin de la complexité. À les écouter, il m’est venu l’idée de transposer leur pensée dans les problématiques rencontrées par les professionnels de l’information, dans la perspective de les éclairer sous un jour nouveau.

L’« apprenance » est un néologisme un peu barbare qui désigne une attitude favorable à l’acte d’apprendre de toutes les situations (formelles ou informelles) et circonstances (accidents, erreurs…) et de toutes les façons, tandis que l’apprentissage est un processus de construction et d’appropriation des connaissances . Le lien entre l’apprenance et les professionnels de l’information m’apparaît assez évident : ces derniers, qu’ils soient veilleurs ou knowledge managers, par goût et par opportunisme, saisissent les moindres occasions d’apprendre et ont à cœur de créer les conditions pour que leurs collaborateurs en fassent autant.

La rencontre (plutôt fortuite lors de ces journées d’étude) de ces deux chercheurs et penseurs, sous le haut patronage de Michel Serres pour l’un et d’Edgar Morin pour l’autre, semble pourtant couler de source tant les deux philosophes « tutélaires » se rejoignent dans une approche transversale et interdisciplinaire qui aide, possiblement, à penser la veille autant que le knowledge management.

L’héritier de Michel Serres, Olivier Hamant, va chercher dans la biologie et le vivant des exemples de robustesse – l’arbre, la photosynthèse, les réseaux moléculaires – qui contrecarrent la course à la performance qui régit ordinairement la société, et les micro-sociétés que constituent les entreprises.

Les arbres sont un exemple criant de non-performance, eux qui, à l’automne, gâchent leurs feuilles dont ils font un don généreux à l’écosystème… Personne ne peut pour autant remettre en question la robustesse des arbres qui voient passer des générations d’hommes sous leur frondaison. Le phénomène de la photosynthèse, quant à lui, s’il affiche un rendement le plus souvent inférieur à 1 % (les plantes gâchant, autrement dit, 99 % de l’énergie solaire…), nourrit pourtant la totalité des écosystèmes terrestres depuis plus de 3 milliards d’années et ce gaspillage lui est nécessaire pour gérer les fluctuations lumineuses.

Les contradictions entre les molécules induisent, de leur côté, selon le biologiste, des comportements oscillants qui garantissent la stabilité à long terme. La contradiction par les pairs n’est-elle pas, sur le même modèle, constitutive de la publication des résultats scientifiques ? La quête obsessionnelle de l’optimisation et de la cohérence, en voulant aplanir les contradictions, éteint le débat et pourrait bien finir par créer à terme de l’ignorance selon Olivier Hamant. Le même va jusqu’à inciter les organisations à réaliser leur audit interne de robustesse en recensant toutes les non-performances et en se demandant dans quelle mesure elles ne nourriraient pas justement la robustesse. Par exemple, les pauses café et autres moments d’échanges informels n’ont-ils pas la vertu de conforter le lien social ? Les délais les plus fiables proposés à ses clients ne seraient-ils pas plus profitables à terme que les délais les plus courts ?

Si les êtres vivants sont robustes avant d’être performants, sans doute avons-nous intérêt, pour pérenniser les dispositifs, notamment informationnels, que nous cherchons à mettre en place, à rechercher la robustesse avant la performance, puisqu’un système robuste reste stable sur le court terme et viable sur le long terme malgré les fluctuations – tandis qu’une logique de performance épuise les ressources et ne peut pas durer très longtemps (se doit d’être performant un athlète de haut niveau pendant une épreuve sportive ou un pompier qui intervient en urgence sur un sinistre). Le vivant oscille, vit de ses contradictions et de ses incohérences, de désaccords féconds (qu’Olivier Hamant qualifie plaisamment de « robustesse démocratique »).

La première proposition contre-intuitive réside ainsi dans la réhabilitation, avec la robustesse, de l’incohérence, de la contradiction, de l’hétérogénéité et de la redondance, plus à même de nous aider à faire face à un monde fluctuant que la sacro-sainte performance. Ceci, transposé dans un contexte d’informations et de connaissances, nous incite à lever le pied sur les indicateurs de performance censés évaluer la solidité des démarches que nous mettons en œuvre.

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